Peindre entre patrimoine et art urbain, sans choisir : c’est là que j’ai trouvé ma liberté.
En 2018, je pose mes pinceaux au Dédale, à Vannes. Pas dans un salon feutré ni sur un mur classé, mais dans un ancien bâtiment administratif transformé en musée d’art urbain éphémère. J’y peins un décor que j’ai appelé « Immersion féminine ».
Pour une artiste peintre en décor, habituée au trompe-l’œil et aux fausses matières, le grand écart est réel. Mais il y a plus : je fais partie des toutes premières femmes à peindre au Dédale — l’une des cinq de la première vague d’artistes. Dans un milieu, l’art urbain, encore très masculin, mon décor prend alors tout son sens.
Ce grand écart, et cette place-là, ont nourri mon travail d’aujourd’hui, des fresques jusqu’aux papiers peints panoramiques.
Le Dédale : un musée street art éphémère au cœur de Vannes
Un lieu qui n’existe plus, et qui a marqué toute une ville.
Le Dédale — pour « Des Expériences, Des Artistes, Lieu Éphémère » — est né en 2018 à l’initiative du collectif L’art prend la rue. L’idée : investir un ancien bâtiment de l’administration, près du port de Vannes, et confier ses murs, ses couloirs et ses bureaux à des artistes urbains.
Pendant près de trois ans et demi, jusqu’à sa fermeture fin 2021, le lieu a accueilli plus de cent mille visiteurs et fait travailler plus de cent artistes, in situ, à même les murs. Graffiti, néo-muralisme, installations : un terrain de jeu brut, vivant, à mille lieues des cadres où j’avais l’habitude d’intervenir. Être invitée à peindre dans un endroit pareil, c’était accepter de sortir de ma zone de confort. Je l’ai fait sans hésiter.
« Immersion féminine » : de la douceur à contre-courant
Le thème de l’immersion, nous l’avions tous. Mon écart, ce fut la poésie.
Au Dédale, l’immersion était le fil commun : chaque artiste concevait une pièce dans laquelle le visiteur entre tout entier. Le thème, nous l’avions tous et toutes. Ma singularité s’est jouée ailleurs, dans la direction que j’ai choisi de prendre.
Autour de moi régnait l’univers de l’underground : graffeurs et artistes de rue, des pièces immersives souvent très sombres. Mon déclic a été d’aller à l’exact opposé. J’ai apporté de la poésie et de la douceur, à rebours de l’énergie brute du lieu. Là où tout était sombre, j’ai ouvert une respiration — une façon, aussi, pour l’une des cinq seules femmes de cette première vague, d’exister à ma manière dans un milieu très masculin.
Le motif s’est imposé : des fleurs qui nagent dans l’eau, parmi des poissons. La légèreté et la douceur, littéralement en suspension. On n’observe pas la scène de l’extérieur : on y est plongé — d’où le titre. Cette idée d’entrer dans une image plutôt que de la contempler ne m’a plus quittée.
Ce que le street art a changé dans ma pratique
L’art urbain m’a rendu le geste plus libre, sans jamais renier la rigueur.
Mon parcours m’avait donné la précision : le dessin d’exécution, le graphisme, puis le décor peint et le trompe-l’œil à l’École d’Avignon. Le Dédale m’a donné autre chose — la permission de lâcher prise, d’accepter la matière brute d’un mur, de peindre grand et vite sans tout contrôler.
Cette rencontre entre rigueur et liberté, c’est exactement ce qui définit aujourd’hui mes papiers peints panoramiques en édition limitée. Ils naissent d’aquarelles spontanées, faites de gestes libres — mais cette spontanéité ne tient que parce que, dessous, la technique est solide. Le Dédale a été l’un des lieux où ces deux mondes ont cessé de s’opposer.
Vos questions sur ce décor au Dédale
Étiez-vous nombreuses, les femmes, à peindre au Dédale ?
Non, et c’est ce qui rend ce souvenir si fort. Nous n’étions que cinq femmes dans la première vague d’artistes du Dédale. L’art urbain était alors un milieu très masculin : y prendre place, en grand, avait quelque chose de fondateur. C’est aussi le sens de mon décor « Immersion féminine ».
Le Dédale existe-t-il encore à Vannes ?
Non, le lieu était éphémère : il a fermé fin 2021. Mais l’aventure ne s’est pas arrêtée là — un nouveau lieu artistique, « La Traverse », a pris sa suite dans le même bâtiment, sur le port de Vannes. Le Dédale, lui, reste un souvenir fondateur pour toute la scène locale.
Comment passe-t-on du trompe-l’œil au street art ?
Ce n’est pas si loin qu’on le croit. Le trompe-l’œil et les fausses matières demandent d’observer longuement un mur — sa lumière, sa texture — avant de le faire mentir joliment. Le street art réclame la même attention au support. Le geste change, le regard reste le même.
Peut-on retrouver l’esprit de « Immersion féminine » dans vos créations actuelles ?
Oui, dans la façon dont je pense un décor à l’échelle d’un espace entier. Les fleurs qui nageaient parmi les poissons au Dédale annonçaient déjà mes panoramiques : des univers apaisants dans lesquels on entre, plutôt que des images qu’on regarde. Cette idée d’immersion vient en partie de ces murs-là.
L’étape suivante
Le Dédale m’a ouverte à l’art urbain et à la grande échelle. L’année suivante, la reconnaissance est venue d’un tout autre horizon : celui de l’artisanat d’art.
Découvrez la suite : 2019, lauréate du trophée Femme de l’Artisanat.
Et pour voir où ce chemin m’a menée, parcourez la collection de papiers peints panoramiques ou découvrez mon travail de fresque.


